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LA FABRIQUE DE L’ETRANGER : QUAND L’ARC-EN-CIEL SUD-AFRICAIN SE TEINTE DE XENOPHOBIE

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Dans le township de Diepsloot, au nord de Johannesburg, les traces de l’incendie sont encore visibles sur les tôles ondulées. En avril 2022, sept jeunes Zimbabwéens y ont été brûlés vifs, lynchés par une foule armée de pierres et de bidons d’essence. Leur crime ? Être nés de l’autre côté du Limpopo, dans un pays que les frustrations locales désignent désormais comme la source de tous les maux : chômage endémique, criminalité galopante, services publics défaillants. Ce drame, d’une brutalité insoutenable, n’est pas un épisode isolé. Il est le symptôme le plus aigu d’une pathologie profonde qui ronge la nation arc-en-ciel : la xénophobie afrophobe, ce rejet violent des ressortissants d’autres pays africains par une partie de la population noire sud-africaine, dans un silence assourdissant des autorités.

La mécanique du bouc émissaire dans un État en échec

Pour saisir la racine du mal, il faut plonger dans les chiffres d’une gouvernance socio-économique en faillite. L’Afrique du Sud est, de loin, le pays le plus inégalitaire au monde, avec un coefficient de Gini supérieur à 0,65. Selon Statistics South Africa, le taux de chômage officiel a atteint 32,9 % au premier trimestre 2024, mais la réalité est plus brutale encore : en utilisant la définition élargie qui inclut les travailleurs découragés ayant renoncé à chercher un emploi, ce taux culmine à 41,9 %. Chez les jeunes de 15 à 34 ans, il dépasse les 60 %. Ce désastre social frappe de manière disproportionnée la majorité noire, pour qui la promesse de libération économique post-apartheid, formulée il y a trente ans par l’ANC, reste une chimère.

Dans ce contexte de rareté et de compétition pour des ressources en peau de chagrin, une rhétorique empoisonnée s’est imposée : celle de l’étranger voleur d’emplois, du migrant délinquant, du dealer nigérian. Elle est distillée par des leaders d’opinion populistes, des syndicalistes en quête de boucs émissaires faciles, et même des figures politiques de premier plan. L’opération « Dudula » (« repousser » en zoulou), mouvement né en 2021, a systématisé la chasse aux migrants africains, organisant des descentes dans les commerces tenus par des étrangers et des barrages illégaux. Son discours est simple : les Nigérians contrôlent le trafic de drogue, les Pakistanais et Bangladais tiennent les épiceries, les Zimbabwéens acceptent des salaires de misère. Tous « volent » ce qui revient de droit aux Sud-Africains.

Les données d’une violence ciblée

Les organisations de défense des droits humains documentent une violence qui ne relève pas de l’explosion sporadique, mais bien d’une persécution systémique. L’ONG Xenowatch, basée à l’Université du Witwatersrand, a recensé depuis 1994 plus de 600 incidents xénophobes majeurs, causant la mort d’au moins 500 personnes et le déplacement de plus de 100 000 autres. Les pics de violence de 2008 (62 morts) et de 2019 (plus de 10 morts) ont marqué la conscience internationale, mais la violence de basse intensité est continue. Le rapport 2023 de Human Rights Watch souligne une augmentation de 27 % des agressions ciblant des ressortissants africains dans les provinces de Gauteng et du KwaZulu-Natal. Les Ghanéens, Nigérians, Zimbabwéens et Congolais sont les premières cibles. Le « profilage par l’accent » ou par le nom de famille est une pratique courante lors d’interpellations policières ou d’accès aux soins d’urgence.

Ce qui est le plus frappant, c’est la nature intra-raciale de cette violence. Ici, ce ne sont pas des suprémacistes blancs qui agressent des Noirs, mais des Noirs sud-africains qui s’en prennent à d’autres Noirs, perçus comme des « aliens ». La nationalité est devenue le marqueur identitaire ultime, fracturant le panafricanisme de façade affiché par la rhétorique officielle de l’ANC. Cette xénophobie afrophobe est le révélateur d’une crise plus profonde de la citoyenneté : à qui appartient la nation sud-africaine ? Le pacte social post-apartheid n’ayant pas tenu ses promesses économiques, une partie de la population redessine les frontières de la légitimité sur des bases ethnicisées et nationalistes.

Le silence calculé des autorités

Face à ce fléau, la réponse de l’État sud-africain oscille entre déni, complaisance cynique et incompétence chronique. Le président Cyril Ramaphosa, qui se veut le champion d’un « renouveau africain » sur la scène continentale, s’est longtemps muré dans un silence révélateur. Lors des flambées de violence, ses déclarations condamnent poliment « les actes criminels », sans jamais nommer frontalement la xénophobie, ni engager la responsabilité morale de son gouvernement. Ce refus de nommer le mal est un acte politique en soi.

Ce silence est doublé d’une inaction policière et judiciaire quasi systématique. Un rapport accablant de la Fondation Ahmed Kathrada, publié en 2023, montre que sur 500 meurtres xénophobes documentés, moins de 10 % ont abouti à une condamnation. Les forces de l’ordre sont souvent accusées d’être elles-mêmes des vecteurs de violence, procédant à des arrestations arbitraires dans les communautés migrantes et extorquant des pots-de-vin. Pendant les émeutes meurtrières de juillet 2021, qui ont fait plus de 350 morts, de nombreux témoignages ont fait état de la participation active de policiers aux pillages ciblant les commerçants étrangers.

Au niveau institutionnel, le ministère de l’Intérieur, dirigé par Aaron Motsoaledi, a fait de la xénophobie une politique d’État à bas bruit. La décision de ne pas renouveler les permis de séjour spéciaux pour près de 180 000 Zimbabwéens, qui vivent légalement dans le pays depuis plus d’une décennie, est une bombe à retardement humanitaire. Ces Zimbabwe Exemption Permits, en voie d’extinction, jettent dans l’illégalité et la précarité des familles entières, les livrant sans défense à l’exploitation patronale et à la vindicte populaire. C’est la violence structurelle de l’État qui vient légitimer la violence physique de la rue.

L’échec d’une gouvernance à dépasser l’ethnicisme

L’ANC, autrefois fer de lance du combat contre l’oppression raciale, est aujourd’hui un parti en déliquescence morale et stratégique. Incapable de réformer une économie extractive qui ne crée pas d’emplois pour la masse de sa population peu qualifiée, il préfère détourner la colère sociale vers des cibles vulnérables. La stratégie est vieille comme le national-populisme : externaliser la cause de l’échec gouvernemental. Les migrants africains sont le paratonnerre d’une gouvernance en faillite.

Cette défaillance est aggravée par un discours d’excuse culturelle. Une partie de l’intelligentsia décoloniale sud-africaine, d’ordinaire si prompte à déconstruire les héritages coloniaux, reste étrangement silencieuse sur le sujet. Pis, certains justifient cette xénophobie comme une conséquence « compréhensible » de l’oppression blanche, une sorte de chaîne de violence où le faible s’en prend au plus faible. Ce misérabilisme intellectuel dénie aux victimes africaines leur humanité pleine et entière.

L’Afrique du Sud est à un tournant. La promesse de 1994 n’est pas seulement trahie par la corruption et l’incompétence, elle est désormais souillée par le sang de frères africains versé dans les rues de Soweto et d’Alexandra. La nouvelle Afrique du Sud, celle de la jeunesse qui n’a pas connu l’apartheid et pour qui les figures historiques de l’ANC ne sont que des statues lointaines, construit son identité sur le ressentiment. Sans un sursaut politique majeur qui s’attaque aux racines inégalitaires du pays et qui ose éduquer la population contre ce poison, l’arc-en-ciel sud-africain ne sera bientôt plus qu’une nuance de noir, repliée sur elle-même et hostile à tout ce qui lui est extérieur. Le rêve de Mandela s’éloigne, étouffé par les fumées toxiques des pneus brûlés sous lesquels on lynche, en plein jour, des damnés de la terre.

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