Au moment où le Kenya s’apprête à célébrer le troisième anniversaire de l’arrivée au pouvoir de WILLIAM RUTO, l’heure n’est ni aux célébrations ni aux slogans du hustler nation. Le pays, jadis présenté comme un îlot de stabilité et un laboratoire du libéralisme économique en Afrique de l’Est, donne aujourd’hui l’image d’une démocratie essoufflée et d’une économie qui ne tient debout que par la perfusion des prêts multilatéraux et une fiscalité de plus en plus prédatrice. À l’aune des indicateurs de gouvernance, la note est sévère. Non pas en raison d’un effondrement brutal, mais parce que l’écart entre les promesses de rupture et les réalités de l’exercice du pouvoir s’est creusé au point de fracturer le contrat social.

Il y a tout juste deux ans, en juin 2024, la jeunesse kényane descendait dans la rue pour torpiller le projet de loi de finances qui prévoyait une TVA sur le pain, une taxe sur l’huile de cuisson et une ponction accrue sur les transferts d’argent mobile. Les manifestations, menées par la « Génération Z » sans étiquette partisane, firent au moins 53 morts sous les balles de la police, selon la Commission nationale des droits de l’homme, et contraignirent le président à une volte-face spectaculaire : retrait du texte, limogeage de la quasi-totalité de son gouvernement et ouverture d’un « dialogue national ». Ce que le pouvoir qualifia alors de « gouvernement de large rassemblement » s’apparente, deux ans plus tard, à une opération de neutralisation méthodique de l’opposition, sans avoir réglé la quadrature du cercle budgétaire. Le bulletin de gouvernance du Kenya, si l’on tentait de le synthétiser, oscillerait entre un C+ en gouvernance politique et un B- en gouvernance économique, mais cette moyenne masque des déséquilibres profonds qui hypothèquent l’avenir.
Le piège de la dette et l’impasse fiscale

Commençons par les chiffres, car ils sont têtus. En 2013, lorsque l’actuelle Constitution avait déjà une décennie, la dette publique du Kenya représentait 42 % du PIB. Fin 2025, elle plafonnait à 10 900 milliards de shillings (environ 72 milliards de dollars), soit 67 % du PIB, un niveau qui demeure sous la barre symbolique des 70 % mais qui étrangle les marges de manœuvre budgétaires. Le service de la dette absorbe désormais 38 % des recettes ordinaires, contre 27 % en 2019. Pour la seule année fiscale 2025-2026, le Trésor a provisionné 1 600 milliards de shillings pour le remboursement des intérêts et du principal, un montant supérieur au budget cumulé de la santé, de l’éducation et de l’agriculture. Autrement dit, le Kenya travaille d’abord pour ses créanciers : la Chine (8,2 milliards de dollars d’encours, principalement pour le Standard Gauge Railway), les euro-obligataires et les institutions de Bretton Woods.
Le FMI, dont le programme de 3,6 milliards de dollars conclu en 2021 arrive à échéance en 2026, a joué un rôle d’arbitre intransigeant. Pour satisfaire les revues semestrielles, le gouvernement Ruto a dû légiférer en urgence, en 2025, un nouvel impôt minimum sur les entreprises déficitaires et une taxe carbone sur les carburants, mesures qui ont ramené le déficit budgétaire à 4,4 % du PIB, contre 5,6 % en 2024. Sur le papier, la consolidation est indéniable. La croissance, tirée par l’agriculture et les services financiers, a rebondi à 5,2 % en 2025 et devrait atteindre 5,5 % cette année. Le shilling, qui s’était effondré à 160 pour un dollar avant le remboursement de l’eurobond de 2 milliards en juin 2024, s’est stabilisé autour de 135 grâce à l’emprunt syndiqué de 1,5 milliard de dollars contracté auprès de la TDB et de l’Afreximbank.
Mais cette stabilisation macroéconomique a un coût social que les tableaux Excel du FMI ne captent pas. L’inflation alimentaire, bien qu’officiellement redescendue à 5,1 % en mai 2026, reste structurellement volatile : le prix du maïs, denrée de base, a augmenté de 23 % depuis le début de l’année en raison de la sécheresse dans le Nord. Le taux de chômage des 18-34 ans, segment qui avait porté la fronde de 2024, s’établit à 38 %, selon le Bureau national des statistiques, et l’économie formelle ne génère qu’environ 200 000 emplois par an pour un million de jeunes qui arrivent sur le marché du travail. La politique du « bottom-up economics », avec ses fonds rotatifs Hustler Fund et ses promesses de crédit à 8 % pour les micro-entreprises, a décaissé 62 milliards de shillings en trois ans, mais 44 % des bénéficiaires sont en défaut de remboursement. Le modèle ne parvient pas à masquer l’évidence : la gouvernance économique kényane est devenue une gestion experte de la pénurie, où l’on repousse l’explosion sociale par des perfusions financières et des reculs tactiques, sans jamais s’attaquer à la capture de l’État par les élites.
Du dialogue national au verrouillage politique

C’est sur le terrain de la gouvernance politique que la dégradation est la plus spectaculaire. L’indice Mo Ibrahim de la gouvernance africaine, qui agrège des critères de participation, de droits de l’homme et d’État de droit, a fait reculer le Kenya de trois places depuis 2023, le classant désormais au 18e rang continental. Le « gouvernement de large rassemblement » annoncé le 19 juillet 2024, qui intégra quatre figures de l’opposition historique menée par RAILA ODINGA, dont le poste inédit de « Secrétaire général du Cabinet » confié à un proche de l’ancien Premier ministre, a d’abord été salué comme une sortie de crise. Avec le recul, il apparaît comme un marché politique qui a dévitalisé l’alternative électorale. Raila Odinga, battu pour la présidence de la Commission de l’Union africaine en février 2025 face au Djiboutien Mahamoud Ali Youssouf, a vu son aura panafricaine s’évanouir et son parti, l’ODM, se fracturer. La faction « ODM-Kenya » qui a refusé la compromission s’est alliée à l’ancien vice-président Rigathi Gachagua, limogé en octobre 2024 pour « insubordination », mais cette opposition éclatée n’a pas de majorité parlementaire pour contrer l’exécutif.
Les élections de mi-mandat de 2025 dans les comtés ont été marquées par un taux d’abstention de 66 %, du jamais-vu, signe d’un désenchantement abyssal. La commission électorale (IEBC), toujours sans composition plénière après le départ à la retraite de ses membres, fonctionne avec des commissaires intérimaires nommés par le président, ce que la société civile dénonce comme une préparation en vue de 2027. Le rapport de Human Rights Watch publié en mars 2026 documente 37 disparitions forcées de militants et blogueurs depuis janvier 2025, principalement dans les comtés de Kisumu, de Nairobi et de la côte. La loi sur la cybersécurité, amendée en catimini en novembre 2025, permet désormais la surveillance des communications sans mandat judiciaire préalable pour tout motif de « stabilité économique » – une notion assez vague pour couvrir les voix critiques des réseaux sociaux, où la colère gronde en swahili, en anglais et en sheng.
2027 : l’élection de tous les dangers
À douze mois du scrutin présidentiel d’août 2027, la configuration est aussi illisible qu’explosive. William Ruto, fort du soutien de l’appareil d’État et d’une coalition parlementaire qui regroupe l’UDA et une partie de l’ODM, a annoncé sa candidature à un second mandat, misant sur un bilan économique qu’il qualifie de « sauvetage national » et sur la fragmentation du camp adverse. Mais sa cote de popularité, mesurée par l’institut TIFA en juin 2026, n’est que de 34 %, contre 49 % en septembre 2022. Le clivage ethnique qui structurait le vote depuis le retour du multipartisme cède du terrain, non par vertu civique, mais sous la poussée d’un ressentiment générationnel qui ignore les frontières communautaires. Les activistes de la Génération Z, qui ont fondé en 2025 le « Mouvement pour la dignité » (MDK), peinent à se doter d’un leader présidentiel crédible mais imposent dans le débat public des revendications radicales : plafonnement des salaires des élus, abolition du fonds de pension parlementaire, audit citoyen de la dette. Une pétition en ligne pour un référendum sur la limitation à deux mandats de l’ensemble des élus, y compris les députés, a recueilli 2,7 millions de signatures, contraignant l’IEBC à un examen de recevabilité. Le pouvoir y voit une manœuvre insurrectionnelle déguisée.
La gouvernance politique kényane navigue donc à vue entre autoritarisme rampant et théâtralisation du dialogue. Elle ne peut ni réprimer totalement, car l’histoire récente ; 2007, 2017 ; a montré que la violence électorale débouche sur des sanctions internationales et des enquêtes de la CPI, ni concéder un véritable rééquilibrage des pouvoirs qui menacerait les rentes d’une élite pléthorique. Le système judiciaire, qui avait fait preuve d’une indépendance remarquable en 2022 en validant l’élection de Ruto puis en 2024 en annulant plusieurs taxes, subit une guerre d’usure : le budget du pouvoir judiciaire a été amputé de 18 % en 2025-2026, et les nominations à la Cour suprême font l’objet de batailles procédurales interminables.

Quelle note de passage ?
Si l’on se livre à l’exercice d’une fiche d’évaluation, la gouvernance économique mérite un B-. La trajectoire budgétaire s’améliore, le risque de défaut souverain est écarté à court terme, les institutions financières internationales continuent de valider le programme. Mais le modèle reste fragile : la croissance n’est pas inclusive, le secteur informel, qui pèse 34 % du PIB, échappe à l’impôt, et la corruption ; le Kenya a perdu sept points dans l’indice de perception de Transparency International depuis 2022, siphonne un tiers des marchés publics. La gouvernance politique, elle, plafonne à un D+ : les contre-pouvoirs s’étiolent, la reddition des comptes est sélective, et la jeunesse, majoritaire dans la démographie, se sent exclue du jeu institutionnel. Ramenée à la seule échelle continentale, cette note place le Kenya dans la catégorie des « régimes hybrides » où la façade démocratique dissimule mal une gestion oligarchique.
Le véritable test ne sera pas la publication de nouveaux indicateurs, mais la capacité du pays à traverser 2027 sans basculer. Dans l’équation kényane, le multiplicateur de risque n’est plus seulement la pauvreté ou la rivalité ethnique, c’est la prédation fiscale imposée par une dette héritée de la décennie précédente, que la population refuse désormais de payer. Le FMI et les banques créancières exigent des excédents primaires ; la rue exige du pain et de l’électricité subventionnée. Entre les deux, le gouvernement Ruto joue la montre, espérant que la lassitude l’emportera sur la colère. Mais les poudres de 2024 n’ont pas été noyées, elles ont été mises sous scellé, et le temps n’est plus où l’on pouvait gouverner le Kenya par la seule alternance des élites Kalenjin et Kikuyu. La note de passage, en définitive, ne sera pas attribuée par les experts : elle le sera dans les urnes, ou à défaut, dans la rue.

