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Au Togo, le grand écart entre performance économique et blocage démocratique

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Sur les rives du Golfe de Guinée, le Togo affiche une santé économique insolente qui détonne dans une Afrique de l’Ouest secouée par les crises. Croissance robuste, inflation maîtrisée, hub logistique en plein essor : sur le papier, le petit pays de 9,7 millions d’habitants coche toutes les cases du « bon élève » des institutions financières internationales. Mais derrière cette vitrine reluisante, un malaise politique profond couve. La manœuvre constitutionnelle de 2024, qui a substitué au suffrage universel direct une élection présidentielle par les députés, verrouille un système politique que la famille Gnassingbé domine depuis 1967. Ce paradoxe ; un volontarisme économique adossé à un autoritarisme politique assumé, définit le Togo de 2026. Analyse d’une gouvernance à deux vitesses.

Un volontarisme économique qui porte ses fruits

Sur le front macroéconomique, les voyants sont au vert. Selon les dernières projections du Fonds Monétaire International (FMI), la croissance du PIB réel du Togo devrait atteindre 5,0 % en 2026, après un solide 6,3 % en 2025. Une performance d’autant plus remarquable qu’elle surpasse de loin la moyenne de l’Afrique subsaharienne et s’inscrit dans une dynamique de long terme : entre 2021 et 2023, la croissance a dépassé les 6 %.

Cette vigueur s’explique en grande partie par le positionnement stratégique du port autonome de Lomé, devenu depuis 2014 la plateforme de transbordement du géant maritime MSC. Avec 1,8 million de conteneurs EVP manutentionnés en 2024, Lomé s’impose comme le 4ᵉ port à conteneurs d’Afrique et le premier de la côte ouest-africaine. Un atout logistique que le gouvernement entend démultiplier avec la Plateforme Industrielle d’Adétikopé (PIA), vaste zone économique spéciale destinée à transformer les matières premières locales (coton, soja, phosphates) et à capter les chaînes de valeur régionales.

La discipline budgétaire affichée rassure les bailleurs. La dette publique, qui culminait à 72,1 % du PIB en 2024, a été ramenée à 65 % à fin juin 2025, repassant sous le plafond de 70 % fixé par l’UEMOA. En juillet 2025, le FMI a reclassé le Togo parmi les pays à « forte capacité d’endettement », signalant la confiance des créanciers dans la soutenabilité de la trajectoire financière du pays. L’inflation, contenue à 2,8 %, reste sous contrôle. Le budget 2026, arrêté à 2 740,5 milliards de FCFA (environ 4,8 milliards de dollars), consacre près de la moitié de ses dépenses aux secteurs sociaux, un effort notable dans un contexte de consolidation.

Sur le front du climat des affaires, le Togo confirme son statut de réformateur régional. Le rapport B-Ready 2025 de la Banque mondiale le classe 1ᵉʳ en Afrique de l’Ouest et 4ᵉ sur le continent pour la facilité à faire des affaires, avec un score global de 61,52 points. Le pays excelle notamment dans les services publics aux entreprises et l’environnement réglementaire, des atouts qui commencent à attirer les investisseurs étrangers, en particulier dans l’agro-industrie et la construction.

Un développement humain en progression, mais des fragilités persistantes

Ces performances macroéconomiques se traduisent-elles dans la vie quotidienne des Togolais ? Partiellement. L’Indice de Développement Humain (IDH) a atteint 0,571 en 2025, contre 0,567 dans le précédent rapport, permettant au pays de quitter la catégorie des pays à « faible développement humain » pour intégrer celle des pays à développement humain moyen. Le Togo se classe désormais 161ᵉ sur 193 pays, au 4ᵉ rang en Afrique de l’Ouest derrière le Cap-Vert, le Ghana et la Côte d’Ivoire, et 2ᵉ au sein de l’UEMOA.

Le Revenu National Brut par habitant a progressé, passant de 2 748 à 2 856 dollars en parité de pouvoir d’achat. Les réformes engagées dans le cadre de la Feuille de route gouvernementale 2020-2025 ont permis de stabiliser les indicateurs de santé et d’éducation, tandis que la digitalisation des services publics avance.

Mais ces moyennes masquent des disparités criantes. Le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, s’établit à 38,1, l’un des plus élevés de la zone UEMOA. La pauvreté demeure massive : selon les dernières estimations, 53,5 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. L’économie, dominée à 57 % par le secteur tertiaire, reste peu diversifiée, et le secteur agricole, qui emploie 65 % de la population active, ne parvient pas à assurer l’autosuffisance alimentaire du pays.

Le grand verrouillage politique

C’est sur le terrain politique que le contraste est le plus saisissant. En mai 2024, le président Faure Gnassingbé a promulgué une nouvelle Constitution faisant basculer le pays d’un régime présidentiel à un régime parlementaire. Derrière la technicité de la réforme, une réalité simple : le peuple togolais ne vote plus pour élire son président. Le chef de l’État est désormais désigné par le Parlement, où le parti au pouvoir, l’Union pour la République (UNIR), détient une majorité écrasante :108 sièges sur 113 à l’Assemblée nationale et 137 sur 179 au Sénat.

Le scrutin du 3 mai 2025 en a fourni l’illustration la plus éclatante. En l’absence de tout opposant, les députés et sénateurs réunis en Congrès ont élu à l’unanimité Jean-Lucien Savi de Tové, ancien ministre et opposant historique rallié au pouvoir, à la présidence de la République. Une fonction réduite à un rôle honorifique, tandis que FAURE GNASSINGBE conserve l’essentiel du pouvoir exécutif en tant que Président du Conseil des ministres.

Ce tour de passe-passe institutionnel n’a rien d’anodin. Il contourne la limitation des mandats présidentiels qui aurait dû s’appliquer en 2025 et permet à FAURE GNASSINGBE, au pouvoir depuis 2005, après avoir succédé à son père, le général EYADEMA GNASSINGBE, qui a dirigé le Togo pendant 38 ans, de prolonger indéfiniment son emprise sur le pays. La réforme a été adoptée en violation du Protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance, qui interdit toute modification substantielle de la loi électorale moins de six mois avant un scrutin, sauf consentement de la majorité des acteurs politiques.

Une opposition muselée, une société civile sous pression

Depuis l’entrée en vigueur de la Vᵉ République, la contestation ne désarme pas. En mars 2026, le Collectif « Touche pas à ma Constitution », une coalition de partis d’opposition et d’organisations de la société civile : a dénoncé un projet de nouvelles modifications constitutionnelles visant à exiger que le Président du Conseil soit un député élu, afin de « conférer le statut d’élu à Faure Gnassingbé » et lui donner « un meilleur vernis démocratique aux yeux de l’international ». Le gouvernement reste officiellement muet sur ces velléités, se contentant de réactiver le Cadre Permanent de Concertation (CPC), boycotté par l’opposition radicale.

Parallèlement, l’état d’urgence sécuritaire a été prolongé pour douze mois dans la région des Savanes, au nord du pays, en mars 2026. Officiellement justifiée par la menace terroriste aux frontières, des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique étendent leur influence depuis le Burkina Faso voisin ; cette mesure est perçue par l’opposition comme un instrument de contrôle de l’espace public et de restriction des libertés civiles.

Sur la scène diplomatique, le Togo cultive habilement son rôle de médiateur régional. La Stratégie Togo-Sahel 2026-2028, lancée le 18 avril 2026 à Lomé, se présente comme une « main tendue » vers les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), que Lomé entend « servir de pont » avec la communauté internationale. Une posture qui confère au régime une respectabilité internationale tout en détournant l’attention des critiques sur son bilan démocratique.

Le paradoxe des indicateurs de gouvernance

Les indices internationaux reflètent cette dualité. L’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG) place le Togo au 22ᵉ rang sur 54 pays avec un score de 53,8 sur 100, au-dessus de la moyenne africaine (49,3) et de la moyenne ouest-africaine (52,6).

Le pays a enregistré la deuxième plus forte progression continentale en matière de gouvernance globale sur la dernière décennie (+9,7 points), derrière la Côte d’Ivoire. Mais cette amélioration agrège des réalités contrastées : des avancées réelles en matière de gestion économique et de services publics, et une stagnation, voire une dégradation, sur les critères de participation politique et d’État de droit.

Le tableau s’assombrit nettement sur le front de la corruption. L’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International attribue au Togo un score de 32 points sur 100, le classant 120ᵉ sur 182 pays ; une stagnation préoccupante qui maintient le pays dans la seconde moitié du classement mondial. Plus qu’un simple indicateur, cette note révèle « des fragilités structurelles persistantes en matière de gouvernance, de redevabilité et de transparence ». La Banque mondiale, dans son indicateur de « contrôle de la corruption », place le Togo au 29ᵉ percentile mondial, confirmant l’ampleur du défi.

Entre ambitions économiques et impasse politique

À moyen terme, les perspectives économiques du Togo restent favorables. La Banque mondiale table sur une stabilisation de la croissance autour de 5,5 % en 2026-2027, à condition que les incertitudes mondiales s’apaisent et que la consolidation budgétaire se poursuive. Les investissements dans la PIA, la modernisation du port de Lomé et le développement des infrastructures devraient continuer à tirer l’économie.

Mais trois risques majeurs pèsent sur cette trajectoire. D’abord, le risque sécuritaire : l’extension de la menace jihadiste depuis le Sahel vers les pays côtiers pourrait compromettre les flux commerciaux et dissuader les investisseurs. Ensuite, le risque social : la croissance profite encore trop peu aux populations les plus vulnérables, et la persistance d’inégalités élevées pourrait nourrir des frustrations explosives. Enfin, le risque politique : le verrouillage institutionnel, s’il assure une stabilité de façade, pourrait à terme provoquer une crise de légitimité aux conséquences imprévisibles.

Le Togo de 2026 illustre un dilemme familier aux observateurs du continent africain : peut-on durablement prospérer économiquement sans réformer politiquement ? La réponse des institutions financières internationales, qui saluent les performances macroéconomiques tout en restant discrètes sur la dérive autoritaire, suggère un accommodement pragmatique. Mais l’histoire récente de la région, des révolutions arabes aux transitions ouest-africaines ; rappelle que les équilibres fondés sur la seule croissance sont fragiles. Le Togo, bon élève de la gouvernance économique et mauvais élève de la gouvernance démocratique, joue une partition risquée. L’avenir dira si ce grand écart est tenable.

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